On désobéit parce que l’on n’a plus le choix.


Reposte de Pablo Servigne: C’est un logo devenu viral sur les réseaux sociaux : un sablier à l’intérieur du cercle de la Terre, peint en noir. Lundi 7 octobre, des drapeaux verts, bleus ou jaunes arborant cet emblème flottaient dans les rues de près de soixante grandes villes, de

Portrait du mouvement écologiste qui bloque des places et des ponts à travers le monde:

C’est un logo devenu viral sur les réseaux sociaux : un sablier à l’intérieur du cercle de la Terre, peint en noir. Lundi 7 octobre, des drapeaux verts, bleus ou jaunes arborant cet emblème flottaient dans les rues de près de soixante grandes villes, de Sydney à New York en passant par Londres ou Paris. Les militants écologistes d’Extinction Rebellion ont entamé une « rébellion internationale » – une ou deux semaines d’actions coups de poing à travers le monde – pour dénoncer l’inaction « criminelle » des gouvernements face à la crise climatique.

En bloquant des ponts, des routes ou des lieux de pouvoir, de manière parfois spectaculaire, ce mouvement de désobéissance civile non violente, lancé fin octobre 2018 au Royaume-Uni, séduit de plus en plus largement. Il revendique plus de 100 000 militants dans 70 pays.

« On désobéit parce que l’on n’a plus le choix. Un effondrement de nos écosystèmes est en cours, les scientifiques alertent depuis quarante ans sur la crise climatique, et le gouvernement ne réagit pas », dénonce Léa, une documentariste française de 31 ans qui occupe la place du Châtelet, lieu central de Paris, avec plusieurs centaines de militants. Comme d’autres militants interrogés, elle a requis l’anonymat.

Revendications et actions radicales

Partout dans le monde, ces « rebelles », qui dénoncent fréquemment le capitalisme, cherchent à créer suffisamment de perturbations pour forcer leurs gouvernements à répondre à leurs trois revendications : déclarer un état d’urgence climatique, réduire immédiatement les émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2025 et créer des assemblées de citoyenspour surveiller démocratiquement cette transition. S’y ajoute, en France, l’appel à un « arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques, terrestres et aériens ».

Tous sont prêts à être emmenés par les forces de l’ordre. C’est d’ailleurs l’un des objectifs de leur stratégie, qui prône des actions radicales, destinées à marquer les esprits, mais toujours non-violentes et à visage découvert, afin de médiatiser largement leur action et de sensibiliser l’opinion publique.

« Le risque climatique est plus grand que celui d’aller en prison », assure, bravache, Sidonie, 23 ans, étudiante à Paris. A Londres, plus de 270 personnes avaient été arrêtées lundi, et 1 200 depuis avril. Plus de 350 militants ont d’ores et déjà été jugés lors de 69 procès au Royaume-Uni, 320 ont été déclarés coupables, notamment de troubles à l’ordre public, mais aucun n’a été condamné à une peine de prison.

Extinction Rebellion, « XR » comme tous le surnomment, est né en avril 2018 autour de militants du collectif anglais Rising up !, qui défend « un changement fondamental du système politique et économique afin de maximiser le bien-être et de minimiser la souffrance ».

Parmi les cofondateurs, on trouve Gail Bradbrook, 47 ans, une diplômée en sciences moléculaires et opposante au gaz de schiste, Simon Bramwell, un ancien ouvrier de 46 ans reconverti en moniteur de stages de survie, et Roger Hallam, un agriculteur bio de 52 ans. Tous disent s’inspirer de la lutte pour les droits civiques des Noirs américains ou de Mahatma Gandhi en Inde.

Soutien de centaines d’universitaires et intellectuels

Après une « déclaration de rébellion » organisée à Londres le 31 octobre 2018, ces militants multiplient les actions chaque semaine ou presque : blocages de ponts, interruption du trafic automobile, sit-in dans le Parlement écossais ou déversement de faux sang à Londres devant Downing Street.

Le soutien de la jeune Suédoise Greta Thunberg, qui a lancé le mouvement international de grève scolaire pour le climat, contribue à populariser XR, notamment auprès des plus jeunes. Et l’appui de plusieurs centaines d’universitaires et d’intellectuels (dont le linguiste américain Noam Chomsky et l’essayiste canadienne Naomi Klein) lui donne une forme de légitimité.

En France, le mouvement non partisan, officiellement lancé le 24 mars, revendique 8 000 militants de tous âges – avec une majorité de jeunes –, un chiffre en forte croissance. A Paris, le collectif accueille par exemple 200 nouvelles recrues chaque semaine, dont une majorité n’a jamais milité.

Alors que les climatologues appellent à diviser par deux les émissions mondiales de gaz à effet de serre d’ici à 2030, « le succès d’Extinction Rebellion s’explique par le fait qu’il se cristallise autour d’un temps d’action très court pour organiser la transition écologique », analyse le sociologue Yann Le Lann. « Les marches pour le climat n’ayant pas débouché sur des avancées conséquentes, les gens se tournent vers des mobilisations plus radicales, poursuit-il. Le fait de rester dans la non-violence permet de conserver l’assentiment d’une large partie de la population. »

L’attrait de « XR » vient également de son horizontalité, sa décentralisation et son rejet des porte-parole attitrés. N’importe qui peut se revendiquer du groupe et mener une action locale et spontanée, à partir du moment où il adhère aux revendications et à 10 principes fondateurs qui incluent l’action non-violente, l’accueil de chacun ou l’absence de « discours moralisateurs ou culpabilisants ».

Les nouveaux « rebelles » suivent en général une formation à la désobéissance civile. Tous se coordonnent et échangent ensuite par l’intermédiaire des réseaux sociaux et de forums, comme La Base en France. Les militants accèdent à plus ou moins d’informations en fonction de leur niveau d’engagement et s’inscrivent, de manière tournante, dans des groupes de travail (actions et logistique, coordination internationale, arts ou médias et messages). « On est libres de faire ce que l’on veut, ce qui est très responsabilisant, et on se répartit les rôles en fonction de ce à quoi on est prêts : ceux qui vont quitter le blocage à la première sommation des forces de l’ordre, ceux qui vont dormir sur place », explique Amélia, lors du blocage parisien.

Succès d’estime

Mais, malgré son message simple, Extinction Rebellion se heurte à un manque de diversité. « Même s’ils essaient de s’ouvrir, ses membres sont essentiellement des Blancs, très éduqués et issus du secteur public, des professions libérales ou de l’économie créative », remarque Graeme Hayes, professeur à l’université d’Aston, qui étudie le mouvement avec un groupe d’universitaires. « On veut s’ouvrir au-delà des grandes villes, aller dans les quartiers, les banlieues et les villages », confirme Léa, la documentariste parisienne.

Si le mouvement rencontre un succès d’estime auprès d’une partie de la population, son influence politique est plus incertaine. « En France, ce mouvement n’engage pour l’instant pas de transition en matière de politiques publiques », observe Yann Le Lann. Au Royaume-Uni, en revanche, Extinction Rebellion n’est désormais plus ignoré des responsables politiques. A la suite de sa mobilisation, le Parlement britannique a déclaré l’« urgence climatique » début mai, suivi par le Parlement irlandais.

Une montée en puissance que suivent de près les autorités françaises, en particulier depuis le blocage pacifiste du pont de Sully, à Paris, le 28 juin. L’incapacité de la police à gérer ce type de manifestation – le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, demandera un rapport à la préfecture de police après qu’un CRS a été filmé en train de gazer, à bout portant, des manifestants assis – inquiète en haut lieu. Les autorités s’alarment également des éventuelles dérives radicales de certains membres, qui jugeraient à terme ce type de mobilisation insuffisant.

Les forces de l’ordre surveillent en outre de près les éventuelles jonctions avec l’ultragauche. Après avoir investi – avec succès – le mouvement des « gilets jaunes », cette mouvance s’est mise en retrait à mesure que le phénomène décroissait. « C’est certain qu’on va les retrouver de plus en plus dans les manifestations pour le climat », assure une source policière pour qui le mode opératoire d’Extinction Rebellion consiste à infiltrer les mouvements sociaux les plus à même de déstabiliser le pouvoir.

« XR » peut-il s’inscrire durablement dans le paysage ? « Leur stratégie d’“impulsion et pause” est très intelligente : elle leur permet de s’arrêter, de se regrouper et de recommencer, ce qui soutient la mobilisation dans le temps, juge Graeme Hayes, qui rappelle que ce mouvement bénéficie de dons de philanthropes et de stars, tels que Radiohead ou l’héritière du pétrole Aileen Getty. Reste à voir si la nouveauté ne s’estompera pas. »

Audrey Garric et Nicolas Chapuis
Le mardi 8 octobre

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